Le remembrement
Par : Célestin

Le remembrement est un processus de réorganisation de plusieurs parcelles de petites tailles en parcelles de taille plus élevée dans le but de favoriser une agriculture plus productive et moderne, les parcelles laissant la place au passage d’une machine agricole motorisée. Le processus va avec l’élimination de bocages et de bosquets et à une meilleure tenue des voies d’accès, toujours pour la même raison. Testée en 1707 pour la première fois en France, elle ne prendra dans ce pays de l’importance qu’avec le gouvernement de Vichy qui instaure la loi du 9 mars 1941 (modifiée en 1945), traitant du remembrement, même sous la demande d’un petit nombre d’agriculteur ou du préfet. Dès lors bocages et petites parcelles sont progressivement supprimées au profit de plus grandes parcelles. Si cette pratique améliore les rendements agricoles, elle augmente les inégalités rurales, dépossédant certains paysans au profit d’autres. De plus, la disparition des bocages, des vieux arbres et de la traction animale au profit d’appareils motorisés a des conséquences néfastes sur la faune et la flore locale et transforma définitivement le paysage de certaines régions.

C’est inspiré des remembrements déjà pratiqué en Allemagne et en Autriche que le gouvernement de Vichy s’intéresse au remembrement. Pour lui, la France doit devenir le grenier de l’Europe. La WOL, une administration nazie, exproprie 110 000 hectares dans la champagne crayeuse pour y tester l’agriculture intensive dans le but de nourrir l’occupant allemand. Le 9 mars 1941 est adopté une loi qui permet un remembrement, même avec une majorité d’agriculteurs impliqués s’y opposant : « La loi de mars 1941 permet le remembrement même contre une majorité de propriétaires incompréhensifs. Heureusement, car il y a pour l’agriculture française une question de vie ou de mort. A propos des 11500 fermes confisquées par l’occupant Allemand dans le nord-est de la France : il ne faudra pas rendre ces terres à leurs propriétaires sans les regrouper. »
René Dumont, agronome, 1943.
Cette loi met en place la cogestion du monde agricole par l’état et un syndicat unique. Cela privilégie donc les grands propriétaires terriens au dépend de la petite paysannerie.
Le comte du Guébriant, qui, en 1911 a fondé l’Office Central de Landerneau, est promu par le maréchal Pétain et voit son syndicat se faire donner un immense pouvoir de par la loi du 9 mars 1941. Il accepte même de faire office de police dans les campagnes et de ravitaillant de l’occupant allemand.


Le remembrement augmente en pic avec la loi de 1941. Avec la loi précédente sur le remembrement, datant de 1918, 689 communes ainsi que 383000 hectares avaient été remembrés pendant la période 1919-39. Tandis ce qu’en 1943, 48352 hectares et 116812 hectares en 1944 sont en cours de remembrement. Après la guerre, en 1945, la loi de mars 41 sera reconduite et modifiée et le remembrement poursuivra sa route tout en s’intensifiant. Ses acteurs de sous Vichy restent après la guerre. Le comte de Guébriant, notamment, garde un immense pouvoir dans le monde agricole.
Le plan Marshall, visant à ce que les Etats – Unis aident la France à se reconstruire sous condition d’un achat massif de produits américains est également opéré sur le plan agricole. Le nombre de tracteurs en France quadruple en trois ans.
En 1959 Charles de Gaulle commande une étude sur les obstacles de l’expansion économique de la France. Cette dernière est menée par de hauts fonctionnaires et des industriels. Cette étude conclut que l’agriculture française porte frein à l’industrie du pays. Il existe une volonté politique de mettre l’agriculture au service de l’industrie et de faire de la France une puissance économique majeure. Pour les politiques de l’époque, il est nécessaire que l’agriculture produise uniquement des produits bruts, transformés ensuite par l’industrie. Les agriculteurs doivent également acheter des produit venant de l’industrie (tracteurs, engrais…)
Les usines ayant besoin de main d’œuvre, la reconversion des agriculteurs est encouragée. Un syndicat de migration est même créé pour inciter les petits agriculteurs à quitter les campagnes au profit de fermes plus importantes, notamment via des bourses d’études ou des formations pour changer de métiers. Une de ses mesures, l’IVD (indemnité viagère de départ) prise en 1962 promet 1 500 francs par an à chaque agriculteur âgé laissant sa ferme à son fils et 3 000 francs à condition de laisser sa ferme à l’agrandissement d’une autre.
Ces derniers, sans travail, s’engagent souvent dans l’industrie fournissant de la main d’œuvre aux usines

Aspect social
Si l’aspect social est très peu étudié, il n’en est pas moins un point important du remembrement. Si, avant le remembrement, les sociétés rurales étaient fondées sur l’entraide, les paysans se regroupant pour les travaux importants, le remembrement a divisé la population dans les villages. Aujourd’hui, certaines communes gardent encore deux cafés ou deux sociétés de chasse. Historiquement ceux des pro-remembrements et des anti-remembrements.
En effet, le remembrement a lieu sans tenir compte de l’avis des paysans, ni des cultures déjà en place et méprisant les coutumes locales.
Par exemple dans la commune de Damgan, remembrée en 1953, les habitants utilisaient en guise de monnaie, en plus du franc, le froment, une graminée qui poussait au sud de la commune.
Les terres du sud étaient cultivées collectivement en froment et en légumes, alors que celles du nord, les clos, servaient au pâturage des bêtes. Une fois la commune remembrée, les habitants ayant reçu des terres au sud les ont vendues pour de la construction, privant de froment ceux des terres du nord. Le froment servant également de paille, les habitants du nord se sont trouvés privés de fumier et n’ont plus enrichir leurs cultures et la monnaie locale a disparu.
Dans certaines communes, les paysans se révoltent.

A Fégréac, le maire, le vicomte Jean du Dresnay, formule une demande de remembrement en mars 1944. Ce dernier commence en 1946.
Les nombreuses réclamations envoyées sont très rapidement classées et le remembrement se met en marche même si seulement 12 habitants l’acceptent sur 350. De plus, les recours en justice n’interrompent pas le processus. En 1952, les paysans mécontents arrachent les bornes et sont sévèrement punis. Le 8 septembre 1953, les paysans lésés organisent une manifestation devant la mairie pour avoir les plans, qui leur sont refusés. La manifestation tourne mal et est réprimandée par la gendarmerie, qui restera dans la commune jusqu’en 1956, ayant recours à des méthodes brutales durant toute sa présence.
En conséquence des mesures susmentionnées consécutives à l’étude commandée par Charles de Gaulle en 1959, instaurées par le ministre de l’agriculture Edgar Pisani ont contribué à mettre l’agriculture au service de l’industrie, dépeuplant les campagnes. En effet, si la production agricole double et que la France devient de second exportateur mondial de produit agro-alimentaires, la population agricole française passe de 7 millions en 1946 à 3 millions en 1994.
Aspect écologique
Le remembrement a également posé problème sur le point de vue écologique. Les nombreuses espèces logeant dans les bocages, comme les strigiformes (rapaces généralement nocturnes) ont été délogés. La diminution des oiseaux entraine une augmentation d’insects. Ces derniers étants nuisibles aux cultures les agriculteurs utillisent d’avantage d’insecticides.
Les machines agricoles avancent si vite qu’elle tuent les lièvres et les perdrix. De plus les rivières ont étés polluées par la boue de l’érosion dues aux travaux. L’eau avance trop vite pour qu’elle soit peuplée par la faune ou la flore, les cours ayant étés rectifiés pour les rendre plus droit.
En outre, le remembrement a radicalement changé le paysage de certaines régions. Si la base les régions à bocages devaient être épargnées, elles ont finalement, elles aussi, été livrées aux bulldozers.

Chevêche d’athena, espèce touchée par le remembrement.


Rouvres avant le remembrement à gauche et après à droite.
Sources de l’article :
Inès Léraud – Pierre van Hove , Champs de batailles, l’histoire enfouie du remembrement, La Revue Dessinée/Delcourt
Margot Lyautey, Christophe Bonneuil, Les origines allemandes et vichystes de la modernisation agricole française d’après 1945, revue d’histoire moderne et contemporaine 2022-2 (numéro 69).
Le grand remembrement d’Inès Léraud, les pieds sur terre, France culture 2023
Remembrement : Comment la France a transformé ses campagnes et divisé ses villages. France culture, 4 décembre 2024
Le remembrement en Bretagne, 13 février 1967, INA in Lumni enseignement, https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000378/le-remembrement-en-bretagne.html
La France dans vingt ans, 6 septembre 1966, INA in Lumni enseignement La modernisation de l’agriculture française https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000377/les-modernisations-de-l-agriculture-francaise.html
La politique agricole commune racontée par Edgard Pisani, extrait du documentaire « PAC : la voix de ses pères »